mercredi 16 janvier 2013

"Little bird of heaven" de Joyce Carol Oates

Résumé : Zoe Kruller, chanteuse charismatique de bluegrass, est retrouvée sauvagement assassinée dans son lit. Deux supects intéressent les enquêteurs : son mari Delray dont elle était séparée, d'origine indienne de la tribu Seneca, connu pour sa violence ; et Eddy Diehl, père de famille marié. Mais aucune preuve ne permet d'indentifier formellement le coupable. La rumeur s'installe, chacun dans la ville prenant la défense d'un des deux hommes. Aaron et Krista, enfants respectifs des supects, voient leurs existences prendre une tournure dramatique. Chacun étant persuadé de la culpabilité du père de l'autre, une étrange et malsaine obsession va naître entre eux.

Avis : Je me demande vraiment comment Joyce Carol Oates arrive si bien à nous projeter dans la tête de ses personnages... Tout sonne absolument juste. Les dialogues, les réactions, l'enchaînement des évènements, les décors, tout !
Nous voilà plongés dans une petite ville fictive d'Amérique profonde, Sparta, dans l'état de New-York. Petite ville où tout le monde se connaît plus ou moins, où tout le monde a un cousin qui connait untel qui connait une-telle. Bref, une petite ville où on peut vite être étouffé, une petite ville dont on n'a pas l'air de partir facilement et où le destin de chacun est écrit d'avance.
Plus je tournais les pages et plus j'avais le sentiment d'être prise au milieu d'une tragédie grecque.
Je ne vois pas ce livre comme un pamphlet moral contre l'adultère, même si c'est la relation extra-conjugale d'Eddy Diehl et Zoe Kruller qui est l'étincelle de départ. Les questions centrales sont plutôt l'amour filial, les relations familiales et la place que chacun se voit attribuer, le désir d'émancipation et la violence, la sienne et celle des autres.
Le roman est partagé en deux. La première partie est relatée du point de vue de Krista, la deuxième d'Aaron, chacun ayant vu leurs familles se dissoudre suite au meurtre. Chacun voulant croire en l'innocence de son père.
Il ne s'agit pas d'un roman policier puisque même si le meutre de Zoe Kruller est au centre de tout, aucun suspect n'est arrêté. Eddy Diehl et Delray Krueller sont les principaux suspects mais aucun d'eux n'a jamais été formellement inculpé. La présomption de culpabilité plâne sur eux, les rongeant de l'intérieur, eux et leurs familles.
J'ai eu du mal au début à vraiment sympathiser avec la douleur de Krista. Son amour pour son père frôlait parfois l'hystérie et elle me semblait également très immature. Les "Daddy" ponctuent par exemple le texte. Elle place cet homme au-dessus de tout, il lui sert de modèle et de référent par rapport aux autres hommes qui l'entourent. Mais il faut se rappler que Krista n'a que 11 ans quand le drame touche sa famille et à 11 ans, on est à un âge entre deux âges, pas tout à fait dans l'adolescence, mais plus dans l'enfance. Son manque de maturité affective va la suivre toute l'histoire, même si elle évolue considérablement. Sa mère, Lucille, est un de ces personnages qui vous hérissent le poil. Femme trompée et trahie, elle essaie desespérément de rayer son mari de sa vie et de celle de ses enfants, le dénigrant, l'empêchant de s'approcher d'eux et de les contacter. Si Ben, le frère aîné de Krista, ne pardonne pas à son père d'avoir fait éclater la cellule familiale, Krista elle ne peut s'empêcher de l'aimer, plus que sa mère, comme elle le répète tout au long du texte.
Aaron est un personnage très dur, pour qui il n'y a pas d'espoir. On sent que son chemin est tracé d'avance, notamment parce qu'il a du sang indien et qu'il appartient donc aux yeux des autres à une population défavorisée. Encore une fois, la triste condition des Indiens d'Amérique est évoquée : délinquance endémique, problèmes d'alcool et de drogue chez les jeunes, regard méfiant de la population blanche, etc. 
La résolution de l'intrigue arrive à la fin. On apprend ce qu'il s'est passé mais à ce stade du roman, ça n'a plus vraiment d'importance. La question est plutôt : Krista et Aaron vont-ils pouvoir s'affranchir de ce drame qui les définit et qui leur colle à la peau ?
Les émotions sont d'une intensité et d'une violence rare, souvent proche du désespoir. Tous sont en manque d'amour, soit parce qu'ils l'ont perdu, soit parce qu'ils ne l'ont jamais connu.
La narration n'est pas linéaire, les chapitres ne se suivent pas dans le temps mais viennent éclairer chacun un morceau de l'intrigue. Comme des souvenirs qui n'ont pas d'ordre précis. J'ai retrouvé ce qui semble être la marque de l'auteure, des chapitres d'une phrase.
Je me réjouis de savoir que je ne suis qu'au début de ma découverte de cette auteure prolixe (plus de 60 publications !) qualifiée de "Dark Lady of American Letters". Car c'est une lecture dure, parfois éprouvante mais vraiment très belle.
Fourth Estate, 442 p., 2010. (traduit en français sous le titre "Petit oiseau du ciel" aux éditions Philippe Rey)

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